Montérégie : grève du communautaire : un réseau au bout du rouleau
Le réseau communautaire sera en grève. « À boutte », le milieu blâme le manque d’investissements de la part de Québec, un enjeu également reconnu par les organismes locaux.
Le milieu communautaire a les « deux genoux au sol ». Des corporations de développement communautaire (CDC) se rallient au mouvement de grève Le communautaire à boutte!, qui se tiendra du 23 mars au 2 avril prochains.
« Pendant que le gouvernement nous lance quelques miettes de financement, les besoins explosent et les organismes communautaires s’épuisent », font-ils valoir.
Nathalie Grenier, directrice du Haut-Richelieu-Rouville (CDCHRR), a tenu une rencontre avec ses 72 organismes communautaires membres afin d’évaluer leur position face à la grève. « Les groupes souhaitent suivre le mouvement. On ne sait pas encore quelles seront les actions prises sur le terrain », précise-t-elle.
En plus de vingt ans dans le milieu communautaire, c’est la première fois qu’elle assiste à un tel mouvement. À l’issue de la réunion, un comité local a été créé.
Le 27 mars, un rassemblement aura lieu à Longueuil pour la Montérégie, tandis qu’un regroupement national est prévu le 2 avril à Québec.
Difficile de fermer
Des organismes envisagent difficilement de rompre leurs services pendant une semaine à une clientèle vulnérable. « Les gens arrivent démolis chez nous. On est tous un service essentiel, à notre façon. C’est très dur de se rallier à un mandat de grève quand on ne veut pas pénaliser la population », convient Sylvie Blanchard, de l’Entraide Plus. Elle entend suivre le mouvement. « Mais fermer complètement? Mon Dieu, je n’ose pas l’imaginer. Arrêter de nourrir les gens, c’est quasiment impensable. Oui, on va appuyer le mouvement de grève, mais je n’empêcherai jamais une personne de manger. Ça dépasse mon entendement d’humaine », ajoute-t-elle.
D’autres partagent le même sentiment. « On est en réflexion quant aux moyens à prendre face au mouvement. On va poser des gestes concrets, en lien avec nos valeurs et notre mission. Ce n’est pas un désengagement envers le mouvement, mais nous y allons en tenant compte de la complexité de notre position et de notre marge de manœuvre », renchérit Cynthia Rousseau, directrice générale (DG) du Carrefour familial du Richelieu.
Posa/Source des Monts dit soutenir la démarche, mais ne passera pas à l’action de son côté. Johanne Audet, DG du Centre d’action bénévole de la Seigneurie de Monnoir, fait partie du comité local formé lors de la rencontre avec le CDCHRR. Son organisme a obtenu le mandat de grève et les usagers en ont été informés. « On le sait : pour qu’une grève ait de l’impact, c’est triste, mais il faut que certaines personnes soient affectées. Ce sera le cas », précise-t-elle.
L’accompagnement pour le transport de médicaments, l’aide alimentaire et la popote roulante seront touchés. Pour cette dernière, il sera possible de se ravitailler doublement en prévision de la semaine d’arrêt des activités. « On est solidaires, mais il y a toujours cette réticence à ne pas vouloir laisser tomber notre monde. On cherche à savoir ce qui peut être fait sans que cela impacte trop les gens qu’on dessert, tout en se faisant entendre », résume Nathalie Grenier.
Pas d’entrevue
Chantal Rouleau, ministre responsable de la Solidarité sociale et de l’Action communautaire, n’a pas souhaité répondre à nos questions. Elle nous a toutefois transmis une déclaration par courriel. « Je reconnais le rôle essentiel des organismes, je demeure à leur écoute et je poursuis mon travail pour trouver des solutions qui répondent le mieux possible aux besoins des communautés », écrit-elle, tout en accusant les gouvernements précédents de leur manque de financement dans le milieu communautaire. « Cette année, le milieu communautaire bénéficie d’un financement total de 2,2 milliards de dollars, soit le double du montant à notre arrivée au pouvoir. Malgré un contexte économique incertain et des contraintes budgétaires, nous poursuivons l’amélioration de leurs conditions, notamment par le soutien aux régimes de retraite et d’assurance collective, ainsi que par la simplification de la reddition de comptes, permettant aux organismes de se concentrer sur leur mission », poursuit-elle.
« Moi, je ne parle pas en chiffres : je parle en humain », relativise Sylvie Blanchard. « Quand on parle avec les gouvernements, eux, parlent en chiffres, en statistiques. Nous, on prend le temps qu’il faut pour ramasser un être humain. On n’essaie pas d’entrer dans une statistique. Parler en humain avec des gens qui s’occupent de statistiques et de chiffres, ça ne marche pas. »
« Ça a toujours l’air énorme quand on parle de milliards. Mais quand on regarde la quantité d’organismes concernés, ce n’est pas grand-chose au final. Cela ne répond pas à la hauteur des besoins, qui sont exponentiels », ajoute Nathalie Grenier.
Mme Blanchard oeuvre dans le milieu communautaire depuis près de dix ans. « C’est un élan d’indignation général que de ne jamais être entendus. C’est toujours un dialogue de sourds avec le gouvernement », estime-t-elle. « On a ça dans notre ADN, et ça ne nous a pas servi : faire toujours plus avec moins », admet la directrice du CDCHHR.
Absence de leviers
Le réseau communautaire n’a pas les mêmes leviers que les milieux de la santé ou de l’éducation pour faire pression. « On n’a pas de pouvoir ni de syndicat. Personne ne va au front pour nous », souligne Sylvie Blanchard. « En tant qu’entités autonomes, cela fait en sorte que, quand on veut agir, on doit travailler avec nos conseils d’administration (CA) respectifs. Ça demande plus de temps et d’énergie. Plusieurs sont prêts à aller de l’avant, mais se heurtent à des CA réfractaires », ajoute Nathalie Grenier.
Cynthia Rousseau parle d’une « précarité structurelle » qui perdure depuis trop longtemps. « Nos employés sont engagés, mais ils sont souvent confrontés à des salaires moins compétitifs et à une surcharge de travail. » Cette situation mène à l’épuisement et à un roulement de personnel, ce qui fragilise les services offerts aux familles.
Nathalie Grenier se souvient de l’époque où elle disait « avoir les moyens de travailler dans le communautaire », ce qui signifiait alors avoir un conjoint qui gagnait bien sa vie. « Aujourd’hui, les organismes peinent à recruter et à retenir leurs employés », constate-t-elle. La DG du CDCHHR ajoute que, dans certaines régions, 30 % des employés du communautaire sont eux-mêmes éligibles aux banques alimentaires. « On travaille pour sortir les gens de la pauvreté, mais on se maintient nous-mêmes dans cette condition. C’est très paradoxal. »
« Cela entraînera plus d’affluence vers les services d’urgence et hospitaliers. On sait très bien qu’on désengorge le système de santé », anticipe Sylvie Blanchard, concernant les retombées de la grève.
« Nous suivons la situation du réseau des organismes communautaires, dont l’offre de services est complémentaire à la nôtre, mais il est prématuré de commenter à ce stade », répond le Centre intégré de santé et de services sociaux de la Montérégie-Centre.
