Chambly : révision demandée pour la rue Colbert, un nom associé à l’esclavagisme

Frédéric Boisrond, sociologue, réclame le changement de nom de la rue Colbert, à Chambly, associé au Code noir, un document juridique qui a réglementé la condition des esclaves noirs et encadré le système esclavagiste.

Le sociologue Frédéric Boisrond demande la « révision de la dénomination » de la rue Colbert, à Chambly. Dans une lettre adressée à Alexandra Labbé, mairesse de Chambly, il développe sur Jean-Baptiste Colbert. Il rappelle qu’il est le « père du Code noir », un ensemble de textes juridiques ayant encadré et institutionnalisé l’esclavage dans les colonies françaises. « Nous lui devons la légalisation de la déshumanisation et de l’asservissement de centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants noirs, à qui il a imposé et accolé le statut d’objets », affirme M. Boisrond. Il ajoute que Jean‐Baptiste Colbert a fait de l’esclave « un « bien meuble » pouvant être acheté, vendu, échangé ou détruit comme n’importe quel autre bidule. Le Code noir a donné au maître le droit de mutiler ses esclaves, de les marquer au fer chaud et de punir de mort ceux qui tentaient de prendre la fuite. Évidemment, puisqu’un meuble ne peut témoigner en justice, les fillettes et les femmes noires ne pouvaient porter plainte pour viol. Un homme noir ne pouvait poursuivre son bourreau, un bourreau qui, légalement, n’en était pas un », situe-t-il.

La Ville de Chambly n’a plus de comité de toponymie. Ce qui concerne ce volet relève du comité consultatif d’urbanisme. Jean-Philippe Thibault, conseiller municipal, en est le coprésident. Le sujet a circulé au sein du comité. « On n’a pas l’intention de changer le nom de la rue », confirme-t-il. Le conseiller municipal développe. « Il est associé à l’implantation de l’esclavagisme durant la période coloniale française. Ce n’est pas lui qui a instauré cet esclavage, mais c’est bien lui qui a fait la réflexion mettant en place la structure, sous la décision du roi Louis XIV. Ce n’était pas son projet, à M. Colbert. Ce n’est pas lui qui a mis de l’avant, par sa propre volonté, l’esclavagisme », oriente M. Thibault. « Colbert est le maître à penser du Code noir. Oui, l’esclavagisme existait déjà. Ce que le roi a demandé à Colbert, c’est de créer un cadre pour gérer les esclaves noirs », réplique Frédéric Boisrond.

L’occasion d’enseigner l’histoire

Jean-Philippe Thibault parle à titre personnel, se dégageant de la Ville de Chambly. « Il ne faut pas cacher son passé. Il faut le comprendre dans son contexte. On ne peut pas faire fi de son existence et faire comme si ça n’avait jamais existé. On ne va pas l’effacer de l’histoire. Je trouve que c’est un véhicule important, par l’opportunité que ça nous donne, de faire un enseignement aux générations qui suivent », estime l’élu municipal. « C’est très bien de dire ça, mais est-ce une raison pour autant de garder ça dans la face des gens? », questionne Frédéric Boisrond. Il se réfère au manuel L’histoire en questions, étudié par les élèves de troisième secondaire dans le cours d’univers social. « On ne le mentionne pas, que Colbert était le maître à penser du Code noir. De dire qu’on va l’enseigner, c’est bien… mais où et quand? », se demande le sociologue.

Commission de toponymie du Québec

« On vient cibler une action qui lui est identifiée, son travail sur le système colonial français de l’époque, mais ce n’est qu’une pointe de son travail », mentionne Jean-Philippe Thibault. « Une désignation toponymique n’est jamais neutre. Elle reflète des choix de mémoire et des valeurs collectives. Sachant, Mme la mairesse, que le Code noir est le cadre juridique conçu et promu par Jean‐Baptiste Colbert pour légitimer la violence extrême du régime esclavagiste et l’impunité des maîtres, honorer un tel individu dans votre espace public constitue, à mes yeux, une indécence et une insulte pour l’ensemble de vos concitoyens », renchérit M. Boisrond.

À travers sa définition de Colbert, « l’un des plus influents ministres de Louis XIV », sur quatre paragraphes, la Commission de toponymie du Québec ne fait pas allusion au Code noir. Frédéric Boisrond a demandé à la Commission de toponymie de réviser cette notice biographique. Il soutient que la Commission s’est engagée à le faire. « Si la notice est changée, avoir ça (nom de rue Colbert) dans sa ville, ce sera gênant. Ce sont des choix qu’une ville peut faire et elle va vivre avec. On garde, pour une rue, le nom qui a réduit des esclaves noirs au rang d’animal? Ce n’est pas très honorable », considère-t-il. 

Un « sociologue infréquentable »

Frédéric Boisrond est un sociologue québécois d’origine haïtienne. Il a enseigné au cégep de Bois-de Boulogne et à l’Université McGill. En 2015, il a publié Au nom du peuple et du fric et du sain d’esprit. En 2017, il a proposé Ferme les yeux, ouvre la bouche, avale. En 2020, il a fait paraître Inconduites, tweets et autres bullshits d’une élite en faillite. Ses trois livres portent sur l’état de la démocratie dans le monde. « Avec de tels titres, vous pouvez deviner que j’analyse les faits, je prends position, j’identifie les malandrins, je déboulonne les vauriens et j’épingle les malfrats un voyou à la fois », fait-il savoir. Il a publié une centaine de textes sur son blogue dont plusieurs ont été repris par des médias, des agences de presse, des médias communautaires et des magazines spécialisés.

Il a passé 18 années au YMCA de Montréal pendant lesquelles il a été directeur général des centres communautaires Notre-Dame-de-Grâce et Hochelaga-Maisonneuve. En 2000, il est retourné dans son pays d’origine pour y fonder le YMCA d’Haïti. Depuis 1994, il s’implique auprès de La Dauphinelle, une maison d’hébergement pour femmes victimes de violence. « Je suis Frédéric Boisrond… un personnage décapant, un auteur percutant, un sociologue plus infréquentable que jamais », assume-t-il.