Chambly : personne trans : « juste vivre ma vie, sans fierté ni honte »
Le 17 mai avait lieu la Journée internationale contre l’homophobie, la transphobie et la biphobie. Le journal a rencontré Avril Pageau-Bonin, une femme trans qui a vécu une vingtaine d’années à Chambly.
Avril a 40 ans. Née garçon, elle est devenue femme après plusieurs interventions, au début de sa vingtaine. « Je ne souhaite ça à personne. C’est l’une des pires choses au monde, être trans. C’est une malédiction tant qu’à moi », installe d’emblée celle qui a fréquenté l’école Jacques-De Chambly. Du plus loin qu’elle se souvienne, elle s’est toujours sentie fille. « Je me faisais chicaner. Dans ce temps-là, c’était pas correct d’être fifi », situe-t-elle. Elle a vécu de l’intimidation de toutes sortes jusqu’à l’âge de 20 ans. Après quelques copines et une sévère dépression, il était temps d’agir. « J’étais beau bonhomme, j’étais dans les meilleurs à l’école, je réussissais dans tout, mais j’ai monté une montagne qui n’était pas la mienne », image Avril.
Des rencontres avec des psychologues ont avant tout permis de confirmer son ressenti. « Ils évaluaient toutes les autres possibilités parce que ce n’est pas une vie facile. C’est une vie de paria. C’est pas une vie hot. Ça prend une carapace épaisse », définit-elle.
De grosses dépenses
Avril a consacré une majeure partie de son temps à travailler afin de vivre financièrement sa transition. « Les gens disent que les trans coûtent cher, mais rien n’est couvert », nomme-t-elle. La quadragénaire chiffre avoir déboursé 150 000 $ de sa poche. Mâchoire et gorge sciées, os retirés, cuir chevelu scalpé et laser dans la barbe font notamment partie des interventions vécues. « Tu passes des mois enflée, à ne pas dormir. Ça fait mal. C’est une affaire de fou. C’est atroce », décrit celle qui a grandi à Chambly.
Autres temps, autres mœurs
Lors de son enfance, Avril aurait souhaité que soit identifiée la réalité trans. Elle estime toutefois qu’aujourd’hui, le juste équilibre n’a pas été atteint à ce sujet. « De là à le pousser dans la gorge des enfants, ce n’est pas bon. Ça ne devrait qu’être mentionné que ça existe, question d’informer. Ça crée le phénomène des détransitionneurs. Ça mène à l’animosité du public envers nous », observe-t-elle.
Elle se souvient d’un temps où les trans passaient davantage sous le radar. « Ma vie était plus facile dans les années 2010, quand le monde n’en parlait pas vraiment. Le but, c’est de passer inaperçue. C’est ni fierté, ni honte. Je veux juste vivre ma vie comme une autre femme. On essaie de rester dans l’ombre. On ne veut pas s’attirer de la haine », affirme Avril.
Relations humaines
En ce qui a trait à sa famille, Avril se considère choyée. « C’est sûr, ils ont trouvé ça difficile, ça a été un deuil, mais je suis très chanceuse. Ma famille m’a acceptée et soutenue », remarque-t-elle. Malgré des idées noires, elle s’est accrochée à la vie. « Ça aurait été une insulte à la qualité des humains que je connais. »
Certaines amitiés ont, quant à elles, disparu. « Je suis la même personne. C’est juste que là, tu découvres un 30 % de moi que tu ne connaissais pas. » Les photos qu’il lui reste de son passé, elle ne les revisite que très peu. « C’est weird. J’ai l’impression que c’est une autre personne que j’ai connue, mais qui n’est plus là », indique-t-elle.
Dans des bars, il est arrivé que des hommes lui fassent de l’œil. « Quand ils réalisent que je suis une trans… j’ai été battue », raconte-t-elle. Doit-elle prévenir systématiquement qu’elle est une femme trans? « Non. C’est privé. Tant que je ne pense pas qu’il y aura un quelconque rapprochement, je n’ai pas à le faire. Si un gars m’aborde, je ne lui dis pas »Avant que tu n’investisses dix minutes de ta précieuse vie, sache que je suis une abomination » », soutient-elle. Pendant une douzaine d’années, elle a choisi le célibat avant de finalement s’ouvrir, vers l’âge de 32 ans, pour une relation avec un homme.
Milieu professionnel
La « fille de char » a entamé un DEP en carrosserie, qu’elle complètera en décembre prochain. Parallèlement, elle travaille déjà dans le milieu et vit sa passion. « Il y a des gens très ouverts, même dans le milieu de l’automobile », identifie-t-elle. De soir, elle occupe également le titre de gérante dans un resto bar. Dans sa vie professionnelle, sa réalité a déjà freiné des employeurs à l’embaucher. « Ça ne devrait pas avoir rapport. Comme je ne voudrais pas vivre de favoritisme. Je veux être prise pour mes compétences », déclare-t-elle.
Enjeux d’identification
En matière de diversité, elle remet en question l’ère dans laquelle nous évoluons. « Ça fait 20 ans que je dis que l’on ne va pas dans la bonne direction et que je prévois ce qui arrive en ce moment : on pousse beaucoup trop sur l’identification. Dans les médias, ceux qui parlent en notre nom ne nous représentent pas », fait entendre Avril.
Le 5 février dernier, le Tribunal des droits de la personne a condamné un salon de coiffure à verser 500 $ d’indemnité à une personne non binaire. Cette dernière se plaignait d’avoir subi un grave préjudice, car on l’obligeait à choisir entre une coupe homme et une coupe femme. « Ces gens-là sont tellement déraisonnables dans ce qu’ils revendiquent. Il y a des combats qui n’ont pas lieu d’être. On nous fait mauvaise presse à cause de ça », juge-t-elle. La Laprairienne remarque que cela a pour effet de tourner le sujet de l’identification à la dérision. « Ceux après qui disent qu’ils veulent être un dauphin, un chat ou un hélicoptère, c’est une fausse comparaison », compare-t-elle.
Transphobie sur les réseaux sociaux
Sur les réseaux sociaux, elle en vit, de la transphobie. « Je trouve ça décourageant, parfois. Sur certaines de mes publications, ça dérape. Je me fais traiter de monstre, me fais menacer », encaisse-t-elle.
Elle nuance vivre aussi de la misogynie ou de la jalousie de la part de personnes qui ne savent pas qu’elle est trans. L’ancienne travailleuse en traduction utilise majoritairement ses habiletés d’écriture afin de répondre en évitant l’insulte. Elle y dénote une force de résilience. « Des gens me disent que je ne suis pas capable de m’accepter comme je suis. Au contraire, il a fallu que je m’accepte en sachant que je me ferais rejeter pour le reste de mes jours », conclut Avril.



