Chambly et Marieville : des femmes d’ici racontent la violence

Les 12 journées d’action contre les violences faites aux femmes sont en branle. Le journal est allé à la rencontre de deux femmes d’ici qui traînent, dans leurs bagages, le poids de l’agression.

La Marievilloise Isabelle Jobin vient de gagner devant la justice. Après quatre ans à se battre, celui qu’elle nomme à regret « son monstre » a été notamment reconnu coupable de voies de fait, de harcèlement, de menaces et d’agression sexuelle. « Le système judiciaire n’est pas fait pour la victime. C’est horrible, j’ai trouvé ça complètement pénible », soutient-elle.

Le coupable fera de la prison. Cela n’empêche pas Isabelle Jobin de penser au jour où il en sortira. « Mais, jamais je ne baisserai les yeux, plus jamais. Ce n’est pas vrai qu’encore une fois, il me fera douter de moi. Je suis rendue trop solide », exprime-t-elle avec détermination.

Se sauver pour rester en vie

Mme Jobin raconte l’emprise qu’elle a vécue pendant trois ans de relation. À plusieurs reprises, elle a tenté de fuir. « Je devais me sauver de cet être-là pour rester en vie », indique-t-elle. Malgré ce constat lucide, elle retournait vers lui. « Je lui pardonnais. J’ai tellement voulu y croire », confie la femme, plongée à ce moment dans la honte. Au fil du temps, elle s’est tournée vers diverses ressources. Elle a notamment été hébergée à la Maison Simonne-Monet-Chartrand et fréquente encore le lieu à l’occasion. « Quand tu es consciente de ce que tu vis, mais que tu as quelqu’un qui te fait croire que tout ça est provoqué par toi ou que tu l’imagines, ça fait tellement de bien de sentir qu’il y a un autre être humain qui te regarde et qui, d’instinct, ne te remet pas en doute », décrit-elle avec apaisement. 

Elle constate maintenant que l’homme ne l’aimait pas. « Il tirait bénéfice de moi, de ma bonté. Quand il a vu que je devenais plus nuisible qu’aidante, que ses menaces n’avaient plus le même impact, il a commencé à se détacher pour aller contrôler ailleurs », remarque Isabelle Jobin. Elle insiste sur l’importance de son réseau, qui l’a « sauvée », ainsi que la présence de ses « hors de tout doute », qu’elle définit comme sa fidèle garde rapprochée.

La femme de Marieville utilise la métaphore pour illustrer la violence conjugale. « C’est comme sauter en plein océan : tu nages sans arrêt pour t’en sortir, pis tu continues et tu le vois, l’horizon. Il y avait des bouées pour me reposer un peu. Mais, volontairement, je me retirais à l’eau », image-t-elle. Elle ajoute avoir fréquemment fait des cauchemars dans lesquels il la tirait vers le fond de l’eau. « Et quand tu arrives à la plage, tu ne te lèves pas, tu restes couchée pendant des mois, complètement épuisée. »

Assumée, l’amoureuse de la vie entend nourrir cet aspect sous un angle de bienveillance. 

Pas que conjugale, la violence

La violence que vivent les femmes n’est pas que conjugale. C’est le cas de Christiane, une Chamblyenne de 74 ans qui a été ciblée de façon aléatoire. 

En 1998, assise dans sa voiture devant chez elle, à Montréal, elle a vu un piéton arriver à sa hauteur. « Je me suis dit qu’il était perdu, alors j’ai voulu baissé ma fenêtre », fait-elle entendre, assise au pavillon du Centre de femmes Ainsi soit-elle. L’individu a ouvert la portière et lui a asséné un coup de poing en plein visage. Rouée de coups, elle a entendu l’homme lui lancer des « Tasse-toé! ». Avec un nez et des lunettes fracassés, Christiane peinait à voir. « Je ne peux pas dire le temps que ça a duré », dit-elle. Un camionneur, qui a entendu les cris, est intervenu avec un pied-de-biche et a fait fuir l’agresseur. 

Il aura fallu environ six mois avant de retrouver l’homme. Il a plaidé coupable, évitant à Christiane le procès. Elle souligne au journal qu’une heure après l’attaque sauvage, l’agresseur a commis un viol sur une femme. Dans cette histoire, Christiane insiste à plusieurs reprises sur la gentillesse des policiers et détectives liés au dossier. 

La violence se prolonge

Après le violent épisode, le traumatisme s’est prolongé jusqu’au travail. Christiane travaillait à l’époque pour un bureau d’avocats. « Ils n’ont pas accepté le fait que je manque du travail, affirme celle qui a reçu le diagnostic de dépression majeure. Ils m’ont congédiée. » Elle ajoute avoir reçu une lettre recommandée de l’employeur l’incitant à ne pas entamer de poursuite. « En dépression majeure sévère, le nez défait, je suis capable de poursuivre des avocats? », met-elle en contexte ironiquement.

En thérapie pendant une douzaine d’années, parfois internée en psychiatrie, Christiane révèle avoir été habitée d’idées suicidaires. Pour elle, il n’est plus question d’une relation avec un homme. « Non seulement mon corps physique a été abîmé par l’agression, mais ma santé mentale a été particulièrement fragilisée », observe-t-elle. 

Au lendemain de l’entrevue, Christiane est revenue vers le journal, habitée de « flashbacks » douloureux. « Je crois que, quelle que soit la violence, conjugale, verbale ou autre, il reste toujours des traces, malheureusement. J’étais sincère, hier, quand je vous disais que j’avais fait du bon travail, mais manifestement, les conséquences sont à vie, j’imagine…», complémente-t-elle. Elle envisage de « reconsulter » pour évacuer ce trop-plein émotif. « C’est l’une des raisons pourquoi le Centre ainsi soit-elle existe. Les intervenantes sont des anges », termine la septuagénaire, qui offre bénévolement de son temps à l’établissement.