L’huile de palme et le lait : le débat est relancé

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Par Chloé-Anne Touma (Initiative de journalisme local)
L’huile de palme et le lait : le débat est relancé
Le journal s’est entretenu avec des producteurs laitiers locaux et avec l’un des détracteurs connus de l’exploitation de l’huile de palme, Sylvain Charlebois, pour faire ressortir les points saillants de leurs argumentaires respectifs. (Photo : médias sociaux - Ferme Daignault)

Au cours des dernières semaines, le débat entourant l’usage de la palmite dans la chaîne de production laitière a été relancé. Le journal, qui a reçu plusieurs messages des citoyens à ce sujet, a interrogé les acteurs des deux parties impliquées dans ce conflit afin d’en faire ressortir les argumentaires respectifs.

Depuis plusieurs années, les acides palmitiques sont utilisés pour augmenter le taux de gras dans le lait des vaches, une pratique à laquelle les producteurs laitiers de la Ferme Daignault, à Saint-Mathias-sur-Richelieu, Rémi Daignault et Christine Aubin, ne se cachent pas d’avoir recours. « Nous ne sommes pas utilisateurs d’huile de palme, contrairement à l’alimentation humaine, aux cosmétiques et à l’industrie pétrochimique. Nous sommes plutôt utilisateurs de son résidu, la palmite. C’est un produit naturel végétal. Ce n’est même pas un produit chimique. C’est presque comme de donner du grain à une vache, et puis quand on en donne, ça ne représente même pas 1 % de la ration. Nous ne donnons que 150 g de palmite aux vaches par jour, sur une ration de 50 kg. C’est une goutte dans l’océan. Et encore, on en donne seulement deux mois par année, à l’automne pour combler un déficit, comme lorsque la vache en a besoin pour sa santé. Ça a beau être un sous-produit, c’est plus coûteux pour nous que d’utiliser du maïs ou des grains. »

« Nous ne sommes pas utilisateurs d’huile de palme (…) Nous sommes plutôt utilisateurs de son résidu, la palmite. » – Rémi Daignault

Une pratique que d’autres dénoncent

Ce serait 50 % des producteurs laitiers au Canada qui utiliseraient la palmite, et 22 % au Québec. « C’est ce que les données révèlent, mais je soupçonne que le vrai chiffre devrait être supérieur », indique Sylvain Charlebois, directeur principal du Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire de l’Université Dalhousie et détracteur très médiatisé de cette pratique. Ce dernier estime que la palmite serait responsable d’une altération de la qualité des produits laitiers, en plus de contribuer à la déforestation.

« On a assisté à un récent débat auquel a participé M. Charlebois à la télé. Notre fille nous a demandé si l’on était du côté des gentils ou des méchants! Il a fallu que je lui explique que l’on n’était pas des méchants », raconte Mme Aubin. « On parle de la destruction de la forêt amazonienne, mais au départ, si nous utilisons la palmite, c’est parce que l’industrie alimentaire exploite la production de l’huile de palme. Les producteurs de lait ne sont pas à l’origine de son exploitation. »

« Quand j’ai vu tout ça sortir dans les médias, ma première réaction a été de me dire que c’était un faux scandale », poursuit M. Daignault. « Nous, les producteurs de lait, nous ne faisons que revaloriser un produit qui se retrouverait enfoui dans les sites d’enfouissement sans l’alimentation animale. On lui évite d’être traité en déchet polluant. Si c’était mauvais, ce serait interdit dans l’alimentation humaine en premier, mais cela fait plus de 15 ans qu’on l’utilise en production laitière au Canada, et c’est utilisé également ailleurs en Amérique, en Europe et en Australie. »

Que disent les études ?

Pour Sylvain Charlebois, « des deux côtés, il y a des argumentaires soutenus, et une confrontation de perspectives scientifiques. Les gens de la production se défendent en disant que c’est un dérivé de l’huile de palme qui est utilisé. Quant à moi, c’est jouer sur les mots, car la palmite, c’est de l’huile de palme quand même. Il n’en demeure pas moins que ça vient de la même plante et que c’est de l’exploitation de l’huile de palme (…) Personne ne peut dire hors de tout doute que les pratiques animales n’ont aucun effet sur les produits. Nous avons sondé ce week-end 8704 Canadiens entre le 27 et le 28 février, et 43.1 % des répondants utilisant le beurre régulièrement, soit deux fois ou plus par semaine, prétendent avoir remarqué des changements dans sa texture et dans la manière de l’étaler depuis le mois d’août 2020. Ce qui est aussi intéressant, c’est que de ces 43,1 % de répondants, 76.2 % n’avaient jamais entendu parler du Buttergate ». La théorie du Buttergate veut que le beurre ne ramollisse plus à température de la pièce. À ce jour, notons qu’aucune étude concrète n’a démontré l’existence du phénomène du Buttergate, ni établi que cet effet serait attribuable à l’usage de la palmite dans la chaîne de production de lait. M. Charlebois affirme qu’il y a un lobby très fort et un manque de transparence du côté de la production laitière.

Du côté des Daignault, on apporte que « l’acide palmitique que l’on va chercher dans le résidu, il y en a déjà dans les fourrages, dans le foin et ailleurs, et la vache en produit elle-même. Une vache au pâturage crée plus d’acide palmitique qu’une vache nourrie au résidu d’huile de palme. C’est un faux débat puisque la vache en produit déjà. Ça fait trois ans que la Fédération des producteurs de lait en analyse la composition et que le débat existe, mais encore aucune démonstration d’un effet négatif de l’utilisation de la palmite n’en ressort ».

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