La coercition reproductive, toujours d’actualité

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Par Chloé-Anne Touma | Initiative de journalisme local
La coercition reproductive, toujours d’actualité
Catherine Rousseau (à gauche) et Sylvie Lévesque (au milieu) travaillent sur le projet de recherche Relations, Contraception et Reproduction (RCR). Kanica Saphan (à droite) est sexologue au Sofa sexologique. (Photo : courtoisie)

Des chercheures et professionnelles du domaine de la sexologie souhaitent éveiller les consciences à la coercition reproductive, une forme de violence conjugale sous-estimée en 2021, et pourtant bien d’actualité.

Si, pour certains, cette forme de violence ne se produit que dans l’adaptation au petit écran de la dystopie de Margaret Atwood, La Servante écarlate, les expertes interrogées par le journal entendent bien les détromper.

Les déclinaisons de la coercition reproductive

« La coercition reproductive est une forme de violence faite aux femmes, qui cible spécifiquement la sphère sexuelle et reproductive. Par exemple, il peut s’agir de saboter la méthode contraceptive utilisée, forcer une grossesse ou au contraire, forcer l’avortement », explique Catherine Rousseau, résidente de Chambly, étudiante au doctorat en santé des populations à l’Université d’Ottawa, et coordonnatrice du projet de recherche Relations, Contraception et Reproduction (RCR), mené par Sylvie Lévesque, PhD, chercheure principale et professeure au département de sexologie de l’UQAM. Son équipe de recherche a lancé un appel aux participantes pour une étude qu’elle mène sur la coercition reproductive.

Parmi les exemples de ce type d’abus, on relève le fait d’empêcher d’utiliser une méthode de contraception correctement, en brisant un condom par exemple, ou en jetant les pilules, patchs, ou anneaux, le fait d’empêcher leur achat, d’exercer une pression ou de forcer la victime à tomber enceinte, à poursuivre une grossesse ou à y mettre fin.

1 femme sur 4 rapporte que son partenaire aurait retiré le condom lors de la relation sexuelle, à son insu et contre sa volonté

Un manque de documentation

Selon Mme Lévesque, « On dit à tort qu’il s’agit d’un phénomène émergent. Je dirais plutôt que son étude est émergente, et que le phénomène en tant que tel est peu documenté. Sans en avoir de preuves empiriques, je crois que ce n’est pas un phénomène nouveau, et que de nombreuses femmes plus âgées pourraient témoigner avoir vécu cette forme de violence. Il est clair que c’est un phénomène méconnu et sous-estimé. Peu ou pas de données nous permettent de chiffrer les prévalences de coercition reproductive au Québec ou au Canada, à notre connaissance. Et comme c’est peu discuté, on pourrait avoir l’impression que c’est anecdotique. Les données préliminaires dont nous disposons par le biais de l’étude sur laquelle nous travaillons permettent d’entrevoir, au sein d’un échantillon de convenance d’environ 400 femmes, que c’est un sujet préoccupant. »

Mme Lévesque révèle que « près d’une femme sur 4 (24 %) rapporte que son partenaire a retiré le condom lors de la relation sexuelle à son insu (et contre sa volonté); 42 % de victimes notent que leur partenaire a éjaculé à l’intérieur de leur vagin, alors qu’il avait été convenu qu’il se retirerait avant d’éjaculer; une femme sur 5 rapporte que son partenaire l’a empêchée d’utiliser une méthode de contraception ou l’a empêchée de se rendre à la clinique ou à la pharmacie pour se procurer une contraception. Parmi les femmes qui ont déjà été enceintes, 7 % notent que leur partenaire les a menacées afin qu’elles se fassent avorter, alors que 2% d’entre elles se sont vues contraintes à poursuivre une grossesse alors qu’elles ne le désiraient pas. »

Quand la conscience collective fait défaut

Si le sujet ne fait que trop peu parler, ou fait rarement l’objet de campagnes de sensibilisation, ce serait peut-être en raison d’une « paralysie psychique » collective. « C’est triste à dire, mais les gens sont blasés d’en entendre parler », propose Kanica Saphan, sexologue ayant ouvert son propre cabinet de consultation, le Sofa sexologique, sur le Plateau à Montréal. « On est plus atteints et sensibilisés aux féminicides car c’est grave et fréquent, et parce qu’on en entend davantage parler. C’est le principe de la paralysie psychique. À force de recevoir trop d’informations négatives, c’est comme si on devenait immunisés à leur effet et qu’on ne réagissait plus à certains phénomènes et à certaines formes de violence. »

Selon Mme Lévesque, la coercition reproductive peut survenir dans tous les contextes. « (Elle) est très liée à la violence entre partenaires intimes. Elle survient donc souvent au sein de couples où il y a une dynamique de violence. L’interférence contraceptive survient beaucoup au sein de relations non engagées. Ces relations, parfois éphémères, ne sont pas traversées par des dynamiques de violence conjugale (…) Cela peut aussi déborder du cadre de la relation intime et être exercé par des membres de l’entourage. »

L’équipe de Mme Lévesque est présentement à la recherche de femmes qui auraient vécu de la coercition reproductive de la part d’un partenaire intime ou d’un membre de leur entourage, et qui voudraient participer au projet. Elle invite les volontaires qui s’y reconnaissent à lui écrire à enjeuxcontraceptifs@gmail.com, et à consulter le site du projet (http://projetrcr.com) pour plus de détails sur les critères d’éligibilité.

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