Chambly : un spectacle de Julien Lacroix supprimé
Au coeur de la tempête suscitée par la volonté de Juste pour rire (JPR) de produire le spectacle de l’humoriste Julien Lacroix, la prestation de l’artiste, qui devait avoir lieu au Délires et Délices de Chambly, a été annulée. Le débat entourant la « deuxième chance » dans l’espace public a resurgi.
En 2020, l’humoriste Julien Lacroix avait été dénoncé par plusieurs femmes pour des inconduites sexuelles. La situation n’avait pas été judiciarisée. Après ne plus avoir été sous les projecteurs, il était revenu avec un nouveau spectacle en mars 2024. Ce dernier, intitulé Le temps au temps, a été vu par 40 000 personnes.
Le 12 mars, JPR a annoncé qu’il produirait le spectacle de Julien Lacroix. « J’étais surpris. Je me suis dit «Mais quelle mauvaise décision!». JPR, c’est une icône. Ça vient avec un bagage. Il faut qu’il reste plus blanc que blanc », remarque Martin Deshaies, des Productions Tram, une organisation chamblyenne de gérance d’artistes. Devant l’annonce de JPR, des humoristes ont monté aux barricades. Martin Deshaies, qui évolue dans le milieu de l’humour depuis 25 ans, n’a pas été surpris de cette indignation. Moins de 24 heures plus tard, devant la grogne suscitée par l’annonce, JPR a finalement reculé en « admettant que sa décision initiale n’était pas la bonne ».
Un sujet délicat
Le 13 mars, Julien Lacroix devait se produire au Délires et Délices (DD) de Chambly. Le 6 février dernier, l’humoriste y avait joué et avait fait salle comble. La programmation du volet humoristique de la microbrasserie est sous la direction du Momos Comédie Club de Chambly. L’organisation a fait part, le jour même en après-midi, que le spectacle n’aurait pas lieu. Sébastien Ouellet, humoriste chamblyen, chapeaute l’organisation. Son équipe a fait part au journal qu’il ne répondrait pas à nos questions. Il a cependant fait savoir que le spectacle sera remis au 19 juin.
Anik Cormier, copropriétaire du DD, a répondu au journal. « Que ce soit en musique, burlesque ou humour, nous sommes là pour offrir une panoplie de spectacles de nos artistes d’ici. On comprend que la situation puisse susciter des réflexions. L’humoriste s’est publiquement excusé et a fait un retour sur scène, et notre intention demeure de proposer un événement positif tout en continuant à mettre de l’avant des valeurs de respect et d’inclusion », mentionne-t-elle. Elle ajoute que ce commentaire concerne tout l’éventail culturel ou artistique offert par le lieu.
Le journal a voulu savoir auprès d’autres organisateurs de spectacles d’humour locaux quelle était leur ligne de pensée quant à leur programmation et au passé des artistes qu’ils y intègrent. La SPEC du Haut-Richelieu n’a pas voulu répondre. Philippe Vaillancourt, qui met de l’avant les spectacles d’humour à La Taverne Vieux-Chambly, a aussi préféré ne pas répondre.
« Réhabilitation » publique
Le débat tourne notamment à savoir si un artiste a droit à une « deuxième chance » ou à une « réhabilitation » dans l’espace public ou s’il doit plutôt faire preuve de réserve et la vivre de façon privée. « Je suis convaincu que tout le monde a droit à une deuxième chance. Dans ce cas-ci, avec toute l’histoire de Gilbert (Rozon) qui est associé à JPR, c’était juste une super mauvaise idée. Il y a une cicatrice profonde qui subsiste », observe Martin Deshaies. Il met en reflet la notion de valeurs et de vécu. Il conçoit que pour certaines personnes, le seuil de tolérance soit de zéro.
Josée Daigle, directrice du Centre de femmes Ainsi soit-elle de Chambly, s’exprime sur le sujet, de façon générale. « La fameuse seconde chance, quand un personnage public revient, il y a toujours comme un sentiment d’injustice. Comme si la souffrance vécue par ces femmes était minimisée ou oubliée. Être un personnage public, ça vient avec un lot de privilèges et de responsabilités », estime-t-elle. La directrice du Centre de femmes considère la réhabilitation. « Encore, ça dépend du processus de la personne. Mais à quel point tu peux revenir sur le devant de la scène…? », laisse-t-elle en suspens quant au sujet sensible.
Se lever contre Juste pour rire
Lorsque JPR a annoncé qu’il produirait le spectacle de Julien Lacroix, plusieurs humoristes connus sont demeurés silencieux et ne se sont pas prononcés. Les membres de cette industrie vivent-ils un risque de conséquences à remettre en question les décisions du monstre qu’est JPR? Une forme d’omerta existe-t-elle autour de ce milieu? « Pas du tout, répond catégoriquement Martin Deshaies. Il n’y a pas de danger là-dessus. En fait, le plus grand danger, c’était d’aller du côté de Julien Lacroix pour JPR. »
Encadrer les artistes
Qu’il soit question d’inconduites sexuelles, de consommation ou autres frasques, Martin Deshaies rappelle l’importance d’encadrer et de conscientiser ses artistes. « Il faut qu’ils comprennent qu’ils ont une responsabilité. Et c’est tough quand, du jour au lendemain, tu passes de quidam à te faire toujours reconnaître dans la rue. Il faut faire attention », prévient-il.
