Chronique techno : et si l’on comprenait ensemble avant de décider pour tous?

Cette semaine, le Canada a posé deux gestes qui, à première vue, semblent tirer dans des directions opposées. Ottawa a lancé sa stratégie ‘L’IA pour tous’, qui promet de mettre l’intelligence artificielle au service de la population et d’instaurer la confiance. Et le gouvernement s’apprête à déposer un projet de loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Déployer largement d’un côté, protéger étroitement de l’autre. Loin de se contredire, ces deux décisions disent la même chose : la technologie façonne nos vies plus vite que notre capacité à la comprendre. Et elles mènent à un constat sans appel : la conscience numérique doit devenir une priorité nationale.

La stratégie fédérale prévoit des formations, et c’est une bonne nouvelle : le pays accuse un retard réel, se classant 44e sur 47 pour la littératie en IA. Mais apprendre à se servir d’un outil et le comprendre sont deux choses distinctes. Comprendre l’IA, ce n’est pas seulement savoir rédiger une requête. C’est saisir ce que ces technologies font à notre cerveau, sur quel modèle économique l’IA comme les réseaux sociaux prospèrent (capter notre attention pour qu’on lui donne plus de temps) et quelle empreinte écologique les plateformes laissent derrière elles. Une littératie ne doit pas s’arrêter à l’interface pour cultiver une conscience numérique permettant des choix éclairés.

Les concepteurs de ces technologies maîtrisent depuis des décennies des mécaniques neuroscientifiques que le grand public ne saisit pas encore, ou croit pouvoir contrôler : boucles de récompense, FOMO, urgence fabriquée. Ces ressorts ne sont pas des accidents mais des conceptions à des fins économiques. Et ce ne sont pas des robots qui les diffusent, ce sont des humains, séduits par la nouveauté et l’émotion. Comprendre ces mécaniques, c’est la condition pour cesser d’être le jouet d’outils.

Chez l’adolescent, le système de récompense est précoce et hypersensible, tandis que le cortex préfrontal, siège du jugement et du contrôle des impulsions, poursuit encore sa maturation pour plusieurs années. Ce déséquilibre le rend particulièrement sensible au rejet, à la pression des pairs et aux émotions : exactement les boutons sur lesquels les plateformes comme TikTok, Instagram, Snapchat, appuient sans vergogne. L’interdiction projetée par Ottawa est donc une protection qui pourrait être bienvenue. Mais à 16 ans, ces jeunes accéderont à ces plateformes; mieux vaut qu’ils sachent alors comment elles agissent sur eux. L’interdiction protège une échéance; la conscience numérique, elle, protège toute une vie.

Qu’il s’agisse des réseaux sociaux ou de l’IA, apprenons d’abord à reconnaître en nous-mêmes les déclencheurs. On parle de mettre à la disposition de tous les rudiments des neurosciences de la vie numérique : les interfaces intuitives, les biais en jeu, leur impact sur la pensée critique, les émotions qui poussent à partager avant de réfléchir, et bien sûr, l’impact sur les relations. Faisons de l’école un lieu où l’on enseigne non pas l’interface, mais les mécaniques d’influence, la sécurité des données et l’économie de l’attention. Et traitons la littératie numérique non comme un pilier parmi d’autres, mais comme le socle pour une conscience numérique qui redonne le cerveau à son public pris en otage par ces plateformes.

On ne décide pas bien de ce que l’on ne comprend pas. Et pour mieux décider pour tous, il s’agit donc de comprendre ensemble.